vendredi 26 janvier 2018

Cantate des âmes folles

Cantate des âmes folles


Catherine IMPORTUNA / Jürgen EHRE
Paris 1989

1

Silence murmurant
Feuillage doucement palpitant.
Et, derrière le tendre chuchotement
S’élève
La rumeur tourmentée
Des âmes égarées.
De ces êtres
Aux membres-racines
Torturés par l’énigme
Du temps.
Légende oubliée.
Témoignage onirique
Gravé,
Sculpté,
Dans chaque cri,
Chaque battement d’aile.
Et le noir se fait bavard,
S’imprime
D’une floraison
Tendre et violente
De vie.

2


L’éclair blanc
Faisait voler en éclats
De lumière
Le corps de l’homme.
Et, sans cesse,
Il repartait
Sur l’échelle brisée du temps
Cueillir l’étincelle divine.
Sans soupçonner
Qu’elle dormait
Là.
Flamboyant
Soupir
Silencieux
De vie.

4


Perdu entre ciel et terre
Dans un crépitement d’âmes folles,
Le loup porteur d’astres flamboyants
Commence son ascension céleste,
Au rythme magique du rituel humain
Pulsation de vie- pulsation de mort.
Ballet envoûtant.
Danse fascinante des ténèbres.
Echo intemporel pour dompter le temps.
Et la ronde sabbatique s’accélère,
Accompagnée par la musique mythique
Des âmes apeurées, enivrées d’absolu.

5
Sanctuaire emmuré


Entraîné dans une descente
Sans fin
Vers les ténèbres secrètes
De l’être.
Terre sacrée,
Immolée,
Dont les flancs se soulèvent
Violement
Selon le cycle du temps.
Instrument cosmique
De l’inspire-expire
Primitif et éternel du monde.
Et c’est là
Qu’explose
Au plus profond d’un silence
De feu,
La tendre fécondité
Féminine
Des eaux
Primordiales.

6

Sabbat blanc. 

Ballet envoûtant.
Danse fascinante
De la biche sauvage
Qui s’accouple au loup guerrier
Pour donner naissance
A l’homme.
Magie blanche
Et noire.
Union mythique de la terre
Et du ciel.
Force primitive
Foudroyée par l’étincelle divine
De toute éternité.
Alors retentit
Le chant doux et tranquille
De l’âme,
Baume de renaissance
Sur nos blessures humaines.
Fil ténu qui nous relie
Au langage de la création.
Apaisement.

7

En
Toi
Je dépose
Tout ce qui fait
Que je suis
Moi
Etre futile
Et désemparé
Gardant
Au cœur
Cette ultime
Graine
Merveilleuse
D’espoir
Baignée
Par les larmes
De regret
Et d’amertume.
Je suis
Ce lieu secret,
Inconnu,
Où je me réfugie
Désespérément
Et où je grandis
Avec exaltation
Au fil
Du temps.
De mes vies.

8


Prophétie
Divinement humaine
Portant les stigmates
De toute souffrance,
Au-delà de toute vanité.
Posée là  ;
Comme une
Enigme.
Ode incantatoire
De la
Mémoire,
Nous rappelant
Sans cesse,
Par les fils inextricables
De ses vies offertes,
Le long cri
De
L’âme
Dans sa
Nuit.

9


Quelque part
Une terre
Vaste
Et riche
De toi.
Une terre
Où sont retombés en pluie
Des éclats d’étoiles.
Une terre
Où ils ont fleuri,
Linceuls blancs,
Eclatants.
Une terre
Baignée de leur lumière,
De leur lointaine transparence.
Me pencher doucement
Dans ce champ de silence
Et me perdre
Dans ton exil
De mystère.
Et nous retrouver
Un jour,
Quelque part
Dans les tendres brumes
De l’âme.

10


Et…
L’animal
S’écroulait
Terrassé
Au seuil de l’éternité.
Point invisible,
Sacré.
Echo d’une
Fatalité intérieure
Intemporelle.
Pilier cosmique
D’un monde
Né
De ses entrailles.
Et l’enfantement
Se produisait
Mille fois recommencé.
Union instinctive
Du ciel
Et de la terre.

11


Et…
S’élevait le temple.
Et l’univers s’harmonisait
Autour de ce rituel de
Mort.
Architecture céleste
Réglant
Le royaume intérieur
Des êtres
Et leur mode,
Aux dimensions
Infiniment
Parfaites
De ces
Vérités
Inconnues et divines.

12

Et…
S’épanouissait
L’âme
En un trait de
Feu.
Force vive,
Messagère
Des différents mondes
Unifiés.
Et…

13

ICARE
Ou
La dernière parole de l’ange.

La main s’ouvrait,
Libérant
Le secret.
Et le violon de
La mémoire
Egrenait les notes
De la symphonie
De l’ange.
Lointaine nostalgie
Lui rappelant
Qu’aux confins
D’un temps
Sans âge,
Un rite
Initiatique
Fit de lui l’être
Merveilleux,
Un égal de Dieu.
Et la main s’épanouissait,
Et les ailes se déployaient,
Ivres
D’un désir insensé.
Et retombaient…
Brisées.
Découvrant l’être
Infiniment blessé
Per ce reflet
Divin.

14

Métamorphose
Ou
Le cantique d’amour.

Au réveil d’un sommeil
Millénaire
De gloire,
Le corps encore tout ensemencé
De poussière de lune,
Le cœur affolé
Battant au creux de sa paume,
Animal effarouché
Par le rire grinçant
Du temps,
Il accomplit le geste
Irrémédiable,
Le projetant avec violence
Hors de son corps
De songe.
Déchiré,
Ecartelé
Par l’éclosion de vie
Qui tourmente
Sa chair.

15

La prière
Ou
Le loup adorateur de croix.

Et du cœur
De la pénombre nue,
Jaillit une plainte vive,
Ecorchée
Par le flot grondant
Des terreurs invaincues.
Et le temps d’un dernier espoir,
L’homme se coule
Dans le corps de la bête,
Implorant  ;
Tous ses sens
Douloureusement tendus
Vers le temple de  ses rêves
Perdus.
Et sur les cendres
De ses peurs immolées
Renaît,
En une lumière éblouissante,
Qui lui traverse le corps
En un éclair de feu,
La douce sonate
Des âmes violoncelles
Délivrées
Par l’éternité
D’un violent battement de vie.
Souvenance
D’infini…

16

Le Messie.

Les eaux mortes
Caressaient
Le corps
Meurtri
Par les empreintes impalpables
D’un destin.
Et de cette blessure muette,
Qui crucifiait
Ses chairs,
S’envolait une gerbe
De feu
Qui ressuscitait la lumière
Aveuglante
Et étreignait son corps
De clarté.
Sève vermeille
Qui sourdait
Dans ses veines
Et,
D’une poussée violente,
Imprimait
La trace d’une vie jaillissante.
Et il repartait
Sur son chemin de lumière,
Emportant son secret.
Sanglots
De joie vive
Cachés au fond
De l’âme.

17


Chant des nuits.

Nuit d’Or,
Dont le silence aveugle
S’enfle
D’un doux froissement d’ailes,
Et le feu,
Et l’eau,
Et l’air
Et la terre
Retentissent des clameurs
Souterraines
Des petits peuples
Des songes.
Nuit de Pourpre,
Le sang de la terre immolée
Se répand
En milliers de pétales
De roses
Sur l’autel
Du vent.
Frémissement voluptueux
Des entrailles
De la Nuit-mère.
Alors éclate le chant des ombres,
Dans un foisonnement
Eperdu
De couleurs de vie,
En hymne
A la terre
Glorifiée.

18


Le Porteur de loup.

Et de cette matrice céleste
Irradiait
L’homme.
Relié
Par ce cordon ombilical
A l’océan cosmique,
Il s’élevait,
Autel originel
Dédié
Aux grandes forces divines.
Enchaîné
A son destin
Par les Fils de la Terre.
Gardant en secret au creux de sa main
Une empreinte d’or,
Trouée
De vie
Laissée en testament
Par la mort
Qui s’écoulait
Lentement
En lui,
L’emplissant du temps sacré
De la connaissance
Infinie.

19


Et les ténèbres
Accouchèrent
D’un cri
Dévorant
Les entrailles de sa mère
Bien avant
Que d’être né.
Cri de lumière
Dansant
Sur des cendres bruissantes
De peur,
Parmi les spectres
Des espoirs consumés.
Lueur de joie folle
Étreignant
Le cœur des étoiles,
Leur lançant un ultime appel
Désespéré
D’amour.


20


Textes ; Catherine IMPORTUNA

Tableaux : Jürgen EHRE

lundi 18 décembre 2017

ROME… l’éternelle


ROME… l’éternelle  
 1


 Le sang afflue à ma main
Posée sur mon cœur;
Des images fugitives remontent à la lumière ;
« Vivre » suffirait désormais à m’occuper
Et assister à des spectacles manqués…
Avant que le vent d’oubli ne souffle.
Le soleil perce lentement le brouillard des songes,
Et l’haleine de la terre est chaude sur ma figure.
2

 Je  n’oublierai jamais
Sa tête posée sur mon épaule,
Dans ce bref intervalle d’un soir,
Elle y  demeure toujours…
 3


Rome,
Avec la majesté de ton nom,
Étendue sur tes sept collines;
Univers de pierres et glorieux chaos de ruines
D’où émergent des palais,
De tragiques églises,
Lieux de mystère et de vertige.
Et de coupoles irisées,
Des colonnes fières et muettes,
Et des statues aux bras
De ruines désespérées…
Montrant le ciel.
 4



Rome,
Avec tes monuments, tes souvenirs,
Ton passé, tes légendes,
Tes caveaux… et tes fêtes fleuries;
Avec tes martyrs, tes tombes et soupirs…
Tes morceaux de Saints
Et de morts miraculeux.
Et ton ciel plein d’images pieuses…
Où les hommes et les dieux,
Terrassés, tombent à genoux…
 5

 Tes jardins luxueux où l’ange du Seigneur
Descend dans les cœurs,
Où des grands rosiers blancs
Jettent la neige de ses fleurs…
Comme le soleil marque l’ombre des cils
Sur le visage d’une  femme…
 6


 De ce masque tragique coulait un mince filet d’eau,
Éclairé par le jour mourant.
Avance ta main; 
Bouche de la vérité, toujours la vérité…
Tu mords sans faire du mal…
Elle te révèle ton âme
Comme une  volonté hautaine d’arrêter le temps !
 7


 Des morceaux de torse enfoncés dans la terre,
Dans des gravats sculptés,
Et des bustes sublimes au regard de pierre…
Dans le vaste silence pieux
De la solitude et de l’oubli,
Qui résonne comme un serment,
Où l’on n’entend plus que le bruit
De la faux invisible du temps…
 8

 Où le ciseau de l’artiste
A dépassé le génie de l’homme,
Devant ces effigies de Dieux… et de Déesses sacrées,
Comme par le baiser d’amour des siècles, polies et caressées,
Et de gouttes de larmes qui ne mouillent pas…
 9


 Tes palais, noirs de vieillesse qui, de leur splendeur délabrée,
N’ont gardé qu’un vol d’oiseau soutenant toujours en l’air un balcon disparu, au-dessous du voltigement des lessives pendues…
10


Un souffle les gonfle comme un voile somnolent.
Accompagnant des âmes voguant à l’horizon…
 11


 Figures tragiques, êtres de cendre et de poussière,
Dont le corps se fond en rêves, ou est-ce… douce volupté?
Solennité immobile et muette,
Et grandeur de mort dans un repos pétrifié.
 12


 Des colonnes isolées qui ne s’appuient plus qu’au ciel
Surgissent des pointes d’épées
Noires sur le ciel…
Où se tient l’ange resplendissant aux ailes déployées…


De ponts victorieux au milieu des dieux…
De tes arcs de triomphe enterrés et des fosses encombrées.
 13


 Ville magique, ville éternelle,
Dans sa grandeur perdue
Et à chaque fois retrouvée,
Quand tombe un tintement de cloche.
À peine bavarde…
Sous un ciel de plomb éteint, jaune et blafard.
 14


 Où les femmes sont si belles,
Amoureuses ou rebelles,
Où l’homme galant
Parle aux nuages
Pour atteindre leurs rouages ;
Où les statues lui succombent
Dans ses bras ouverts comme une tombe.
N’oublie pas la beauté qu’ils t’ont donnée,
Les dieux dans leur magnificence,
Et le bonheur qu’ils t’ont légué…
 15


 Les statues te regardent passer de toute leur chaire nue,
Dieux et déesses en marbre, et des centaures galopent,
Emportant sur leurs reins fumants de belles filles pâmées…
Parmi ce triomphe de la chair,
Cette nudité étalée, glorifiée,
Qui clame la toute-puissance de la nature, l’éternelle matière. Impérissable !
 16


 À la nuit tombée
Tu montres tes fantômes,
Tu feints de savoir où sied ton génie,
À tromper tous les vivants,
À rappeler les morts
Au clair de lune
Dans ta superbe supercherie.
17
 

 Quand se lèvent les prières
Aux mots brûlés à rêver sur le divin,
Lentement se réveille la volupté animale,
Où tu souffres des branches de rosiers
Dont les épines ensanglantent ton linge…
Terrain mystique de songes impossibles,
Ô Ville éternelle, cœur en larmes;
Au bout circule un filet de sang
Montrant le chemin au martyr, la seule issue !
 18


Rome qui s’enfonce dans ses tombeaux.
Tragique décor de ruines et de sépultures…
Propices à la contemplation et à la rêverie. Chaque siècle en avait renouvelé la gloire, comme sous la sève d’une immortelle jeunesse ;
Il régnait là une ombre, un silence, d’une grandeur morte et d’une infinie tristesse…
 19


 Des fontaines coulent un nectar,
Nourrissant les angelots,
Murmurant des prières,
Tantôt joyeux, tantôt en sanglots…
 20


 Des façades se penchent tes héros.
Eux seuls meurent debout…
Sous ton œil émerveillé.
Tes places impérieuses
Évoquent la nostalgie…
 21


 De ponts victorieux au milieu des dieux…
De tes arcs de triomphe enterrés et des fosses encombrées
 22


 La Porte de la Mort au marbre noir,
Aux tibias envolés d’un squelette doré,
Masque aveugle à l’image du trépas,
Dressant en l’air,
Avec le bout de ses phalanges d’os,
Le sablier du Temps éternel…
Cette terre où les martyrs dormaient de leur doux sommeil,
En attendant le réveil glorieux…

 23
 Blanche est ta lumière douloureuse,
Où les fleurs exhalent leurs parfums dans un adieu odorant,
Où la colère de l’homme et du ciel et l’eau se mêlent au noir de la flamme
 Se rejoignant dans un incendie et un déluge, le ciel implorant!
 24


 Telle une  déesse à l’ombre d’un cyprée,
Ta silhouette se dessine et se perd dans l’immobilité
Dans ce désert de pierres nées et jetées là pour toujours ;
Lieu cruel où se rencontre la passion du cœur humain,
La passion de voir mourir… et la folie de mourir…
 25


 Des anges équivoques, beaux comme des belles filles.
Des femmes désirables avec des hanches et des gorges de déesses ;
Propices à la contemplation et à la rêverie.
Chaque siècle en avait renouvelé la gloire,
Comme sous la sève d’une immortelle jeunesse…
 26


 Tu tiens dans la main un cœur haletant
D’où naissent tes héros que la louve a sevrés.
Sur leur colonne majestueuse
Immobile dans le temps…
Hymne poignant à la grandeur du passé
Qui nourrit nos âmes et éclaire les profanes.
 27


  Des siècles de lumières
Ressuscitent dans tes bras,
Une rêverie qu’emprunte
Ses teintes romantiques…
À une vision de joie.
 30


 Ville du sacré et des cérémonies,
Couronnée de statues nues
Qui se pâment sous ton ciel
Dans tes jardins mystérieux
Aux ombrages parfumés
Et palais orgueilleux.
31


 Sous le charme des jardins
D’où jaillissent
Des silhouettes tourmentées,
Où chuchotent des rois, prisonniers
Dans cet océan de verdure,
Au milieu des acanthes,
De faune et bacchantes,
Où le cœur en bronze
Est une torche vivante.
Dans ce sublime décor  de l’obscurité
Sous la clarté des étoiles… 
 33


34 


Au coucher du soleil la ville s’embrase,
Cet ange, en douceur  sur ta gloire se penche.
Il défend tes vestiges, apaise les douleurs,
Épris de la poésie de tes ruines crépusculaires.
 35


 À Rome repose
Un songe transfiguré
Où les prières se mêlent
Aux éclats dorés…
Des trésors
Qui lui sont dus
Pour l’éternité.

 36
 Les semences jetées de roses sauvages
Et de citronniers d’or au parfum pénétrant ;
Et d’arbres majestueux qui s’arrachent de la terre
Comme un nœud de chimères et de beaux serpents…
Au milieu des colonnes tragiques et immortelles…
 37


Blanche est ta lumière douloureuse,
Effervescent ton baroque,
Et majestueux le scintillement de tes fontaines.
Où les femmes sont si belles,
Amoureuses ou rebelles,
Où l’homme galant
Parle aux nuages
Pour atteindre leurs rouages :
Que les statues lui succombent
Dans ses bras ouverts comme une tombe.

N’oublie pas la beauté qu’ils t’ont donnée,
Les dieux dans leur magnificence,
Et le bonheur qu’ils ont légué !


OvL 2012